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Traquer les sauvages

Traquer les sauvages

Par Bruno Medou.

Dans certains plans d’eau sauvages et sous peuplés en carpe, la nourriture naturelle et le biotope sont tellement riches que la difficulté principale pour le pêcheur consiste a proposer un appât couplé à une stratégie et une approche capable de détourner les poissons de leurs habitudes alimentaires.

Nous le savons tous, les clés de la réussite dans notre pêche se trouvent dans la majorité des cas dans la localisation des poissons. Cependant je n'aime pas m’arrêter à l’essentiel et cherche toujours à trouver le pourquoi du comment. Ne vous est il jamais arrivé de voir une multitude d'activités diverses (marsouinages, sauts, fouilles....) de carpes sur vos spots favoris sans même avoir le moindre bip ? Je suis bon joueur, j'accepte les règles, la défaite aussi d’ailleurs, mais ne supporte pas ne pas savoir expliquer mes échecs.
La recherche des gros poissons sauvages dont je suis friand est soumise à un certain nombre de règles auxquelles on ne peut déroger. Hormis les lacs surpêchés où les poissons bénéficient d’une nourriture artificielle qui favorise l’engraissement naturel, les très grosses carpes sont issues de lacs ou étangs riches où seulement quelques carpes isolées nagent. Ce type d’eau je le fréquente très souvent puisque j’aime braconner ces vieux étangs de chasse jamais empoissonnés ou nagent paisiblement quelques trésors. Des herbiers colonisés par les dresseines, des écrevisses à foison, des gammares, des corbicules et une multitude d’invertébrés en pagaille qui sont les mets favoris des carpes y coulant des jours heureux. Connaître ce milieu et sa richesse avant d’élaborer sa stratégie est à mon sens essentiel si l’on ne veut pas s’y casser les dents.

Plancton, invertébrés, insectes, crustacés et parfois même poissonnets, l'activité alimentaire de la carpe est d'une variété impressionnante et ce n’est pas pour rien si certains la qualifient « d’éboueur d’eau douce ». Dans leur milieu de prédilection et selon la richesse des eaux, lorsqu'elle est en bonne santé, la carpe trouve toutes sortes de nourriture sous de multiples formes. Rares sont les végétariens et les piscivores stricts. Beaucoup de poissons mangent un peu de tout et la carpe ne fait pas exception à la règle.

La nourriture la plus abondante est bien souvent le phytoplancton, constitué de végétaux (algues, diatomées…) et le zooplancton, constitué d'animalcules (daphnies, copépodes, ostracodes...) tous ces organismes microscopiques font partie intégrante de l’alimentation d’une carpe et sont présents dans la majorité des eaux stagnantes et courantes en plus ou moins grande quantité. Le plancton est la base de l’énorme chaîne alimentaire d’un écosystème. La richesse piscicole d'une rivière ou d'un plan d'eau dépend directement de son abondance.

On peut également trouver des vers sous différentes formes. Les clichés d’antan dans notre pêche sont assez impressionnants ! Les poissons mangent, contrairement aux dires, assez peu de lombrics, ce sont les vers oligochètes comme les tubifex, que les espèces fouisseuses (brèmes, barbeaux, carpes, tanches…) consomment en grande quantité. D'autre part, les vers de vase (qui sont des larves de moustiques) et les sangsues constituent plus généralement (quand ils sont présents) une partie du régime alimentaire des carpes. Les mollusques quant à eux sont souvent méconnus des pêcheurs. Les mollusques aquatiques sont pourtant très appréciés des poissons, notamment les escargots d'eau (limnées). Ils sont bien représentés dans les plans d'eau riches en végétation. Autres mollusques très répandus, y compris en rivière : les anodontes ou moules d'eau douce. Les poissons se bousculent pour en manger notamment le silure qui est bien équipé pour s’y intéresser. Les tapis de corbicules sont aussi très appréciés des carpes. Les mollusques sont extrêmement riches en protéines et constituent un plat intéressant avant et après le frai. Egalement présents en masse les insectes aquatiques vivants dans nos lacs, étangs, rivières et fleuves constituent la principale nourriture des cyprinidés et en particulier des carpes. Les perles, les demoiselles, les éphémères, les trichoptères sont les principaux d'entre eux.

D'autres espèces ne s’éloignent jamais de l'eau : les dytiques, les nèmes, les notonectes… Les crustacés sont sûrement les plus connus des carpistes. Il y a les écrevisses mais aussi les gammares, surnommés crevettes d'eau douce qui, consommées en abondance, comme dans certaines petites rivières du Sud/Ouest peuvent faire grimper haut l’aiguille du peson . Ce phénomène se remarque souvent sur les petites rivières côtières proches des mers et océans où l’eau salée remonte très loin dans les terres entraînant avec elles des milliers de crevettes. Les carpes n’ont alors qu’à ouvrir la bouche pour manger. Beaucoup de poissons mangent également des œufs de poissons ! Il faut dire qu'au printemps et au début de l’été, où la reproduction bat son plein, il y a des œufs partout ! Certains pêcheurs ont, à leurs dires, obtenu d’excellents résultats en périodes de frai avec des arômes caviar. Personnellement, cela ne suffit pas à me convaincre et relève plutôt de la supercherie.
Le régime alimentaire des carpes varie selon des besoins mécaniques intrinsèques à tout être vivant. Je pense donc que selon les saisons et les climats, les carpes s’alimentent en fonction de leurs besoins, qu’elles connaissent et savent reconnaître à travers différentes sources de nourritures.

Après donc ce petit cours théorique sans prétention il devient plus simple de comprendre comment fonctionnent les carpes. Cependant dans ces eaux sous peuplées la prise d’une seule carpe ressemble parfois à un miracle. Un miracle tout bonnement parce que prendre une carpe là où il n’y en a qu’une poignée à l’hectare est déjà un exploit et deuxièmement parce que la nourriture naturelle présente ne se divise pas en des dizaines de têtes mais en seulement quelques individus qui de surcroît ne se concurrencent donc pas. La carpe n’ayant donc que très peu à nager pour trouver sa pitance elle nage peu et ne fait que se goinfrer. Le type d’eau parfait pour produire des bœufs.

Quelle approche alors ?
L’ingrédient miracle pour ce type d’eau sera la patience. J’ai de suite en mémoire deux exemples où avec des amis nous avons passé quelques dizaines de nuits. A une centaine de kilomètres de chez moi se trouve un trou d’eau d’à peine 2 hectares au milieu des bois où nagent approximativement 20 poissons. Aucun poisson ne pèse en dessous des 17 kilos et trois d’entre eux oscillent entre 27 et 31 kilos.

Sur deux hectares je pensais que nous allions très vite comprendre cette eau et sortir les plus beaux poissons. A l’aide de mes 4 cannes j’ai exploré tous les spots, centimètre par centimètre, de ce lac et ce durant 35 nuits. Je n’en ai sorti qu’un seul poisson de 22 kilos ! Par moment les carpes sautaient sur mes plombs, j’ai déposé plusieurs fois très précisément sur des grouinages, sur des spots évidents où j’avais déjà vu les gros poissons s’y nourrir etc.…. en vain. Désemparé, sans solution, j’ai abandonné. Quelques amis proches s’y sont acharnés également avec tous des résultats décevants. ALT, spots, longues sessions etc.… tout y est passé. Seul un ami a eu l’occasion de voir tourner la chance de son coté, un jour de printemps alors qu’il en était a sa troisième nuit sans touche, il toucha, un bon matin, deux poissons à moins d’un mètre sous ses scions, 25,5kg et 27,2kg et cela à 10 minutes d’intervalle !! les trois jours suivants il écoutera le silence et observera l’immobilité de ces swingers de longues heures durant !

L’autre exemple est celui-ci plus positif et permet donc de tirer quelques hypothèse et idées intéressantes. Un lac d’une quarantaine d’hectares dépourvu de poissons fourrage et autres carnassiers. Uniquement peuplé d’une infime quantité de carpes se partageant paisiblement un biotope de « fou ». Cette alchimie parfaite formée par la nature procure un terrain de jeu idéal pour s’adonner au spécimen hunting mais également un casse tête pire que le plus casse tête de tous les casse têtes chinois.Le petit plus de ce paradis est que l’eau y est d’une clarté magnifique à tel point que l’on peut y admirer un grain de maïs sous 4 mètres d’eau. Dans ce genre de configuration où jamais une bouillette n’a été introduite et où les berges boisées forment des bordures alléchantes, je commence toujours par pêcher à très courtes distances. Les carpes coulent des jours heureux et se tiennent très souvent sous les branches près des bordures.
Mon approche allait donc être sur du très long terme. J’avais choisi une bordure boisée longue d’environ 400 mètres. A l’aide de waders j’allais créer de micro zones d’amorçage dans des profondeurs comprises entre 1 et 4 mètres ; profondeur limite à laquelle je pouvais observer mes appâts. Une vingtaine de spots différents recevaient alors trois poignées de maïs doux et autant de noix tigrées coupées en deux. Les trois premiers jours d’amorçage je n’ai eu à remettre des graines à l’eau car aucune de celles proposées les jours d’avant n’avaient été consommées.
Le quatrième jour quelques taches avaient été nettoyées et allaient me donner des indices sur les spots où se nourrissaient les poissons. Je continuais donc de plus belle en doublant les doses sur les spots lessivés. Je rentrais donc dans une approche plus classique où il était désormais question d’accoutumer les carpes à un appât précis sur un lieu choisi. En ayant la chance de savoir si mes esches disparaissaient il m’était impossible de gaver les poissons. Au bout de deux longues semaines à entretenir mes spots je tentais une première pêche. Chaque matin j’observais les carpes approcher les zones amorcées, se délecter de mes appâts sans jamais même saisir mon esche.

J’en devenais fou car certaines de ces carpes atteignaient des poids hallucinants ou possédaient des allures magnifiques. Pop up flashy, maïs doux, tigers équilibrées etc.… tout y est passé. Et puis à force d’amorcer sans pêcher, les carpes se sont conditionnées gentiment à mes appâts et ont commencé à se laisser prendre. Une touche par ci une touche par là, rien de miraculeux mais cela progressait et a progressé dans le temps jusqu'à ce que je capture les quelques poissons que j’avais repérés. Il aura fallu de longues semaines avant que ces carpes totalement vierges s’habituent à mes graines et cela sera le cas dans toutes les eaux vierges extrêmement riches en nourriture naturelle. D’autres amis ont également pêché par la suite ce plan d’eau et à force d’y introduire des appâts normalement pas disponibles dans le biotope du lac nous avons finalement réussi à ce que ces graines et bouillettes soient reconnues comme de la nourriture. A ce jour les carpes, les mêmes qu’avant, mordent très bien à la bouillette ou à la graine et nous avons la chance d’admirer leurs robes plus souvent.

Conclure qu’une approche type, constituée d’amorçage d’accoutumance sur de très longues périodes, ferait à coup sûr que les carpes se laisse capturer serait prétentieux. Il faut également savoir que les carpes ont un énorme défaut. Elles sont curieuses. Il m’est donc également arrivé de prendre des carpes avec des appâts isolés alors qu’aucune esche destinée à la pêche n’ait été introduite par le passé. Un simple morceau de plastique jaune , une pop up fluo, un grain de maïs , un morceau de pain suffit souvent à déclencher une préemption par le poisson. Sa curiosité fait que la carpe teste tout type de molécules organiques à sa portée. A vue ou non il est donc également possible de prendre une carpe plus curieuse que les autres. Dans ce type d’approche on ne s’attendra pas non plus à un carton plein.
Du coté des esches à utiliser dans les eaux surdensitaires en nourriture naturelle j’ai un énorme penchant vers les graines et plus particulièrement les maïs et les noix tigrées. La nourriture principale des carpes, nous l’avons vu plus haut, n’est pas souvent riche en hydrates de carbone, hormis si les berges de votre lac ou étang sont bordées de chènes et d’arbres fruitiers. Les graines sont alors un très bon complément alimentaire sur le plan énergétique. Je fais partie de ceux qui sont persuadés qu’une carpe se nourrit différemment en fonction des saisons et en fonction de ses besoins.
Je ne saurais que vous recommander de vous orienter vers ce genre d’eau où le mystère reste entier. La beauté des poissons, en plus de leur taille parfois imposante, est d’un délice oculaire dont on ne saurait se priver. Ne pas savoir ce qui va mordre au bout de l’hameçon, se plonger dans des décors parfois luxuriants et pleins de vie, ou encore se targuer d’avoir capturer un poisson là où personne ne l’a jamais réussi est une fierté sans pareille et un plaisir sensationnel.
Bonne pêche !

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